17/03/2012

La peur

La peur

Après un long moment de soleil, de rires, de mots inutiles et verres blancs bienvenus, la journée prend fin dans cette confortable joie quotidienne de ceux qui se côtoient depuis longtemps et n’ont plus rien à se prouver. Je regarde mollement la salle dans le miroir face à moi. Le réveille est brusque. Un commando politique formé d’abrutis que je connais trop bien entrent dans mon bistrot d’un pas martial et s’approche de moi. Cela me rappelle l’époque bénie durant laquelle le hammam de la rue des Rosiers existait encore. Un jour que j’étais là tranquille avec mes copines à me raser les jambes et à lire des romans photos, est un arrivé un commando du même genre mais c’étaient des nanas à poils. Elles se plantent devant moi et l’une d’entre elles ne pose la question suivante « Qu’est ce que tu penses de la dissolution de l’Ecole freudienne ? » Je lève les yeux de mon roman photo, je jette un coup d’œil autour de moi, mes copines juives et arabes comme moi sont là pour faire leur toilette méditerranéenne et pour le plaisir de manger la blanquette de veau du resto du premier étage, elles me regardent stupéfaites. Je remets la tête dans mon passionnant roman photo et réponds méchamment au commando « parlez-en à Lacan, moi je suis très occupée ! » L’anecdote s’est répandue dans Paris comme une trainée de poudre et pendant des années j’ai été la bête noire de tous les lacaniens de France et de Navarre.

 


Bref, le commando de la pureté marxiste est dans nos murs, tous les copains du « Sabre et de l’Amitié réunis » se sont discrètement rapprochés prêts à intervenir. Les mains dans les poches de sa veste informe l’un d’entre eux m’interpelle comme jadis les nanas du hammam, « Qu’est-ce que tu veux dire par obsolescence des mots comme : lutte des classes, évolution des structures et .. ! » Je hausse les épaules et demande « c’est le mot obsolescence qui vous pose problème ? Prenez un dico ça vous éclairera. Maintenant dégagez de mon bistrot parce qu’ici c’est la base qui pense et pas les connards du politbureau» Complètement déstabilisés ils regardent enfin autour d’eux et prennent conscience du grotesque de la situation quand la petite vieille en fauteuil roulant lance « faut vous laver jeune homme, vous puez ! » Rires de toute la salle et la vieille, qui est la plus intelligente d’entre nous, ajoute impitoyable « Je veux dire intellectuellement ! » C’est la débâcle, ils ne savent plus quoi faire… Alors ils commandent des cafés. Les clients curieux se sont rapprochés un peu plus et les mots comme les tournées commencent à fuser.

Je vais vers la petite vieille avec un verre de blanc et je lui demande ce qui lui a pris « ma mère était hongroise et elle m’a raconté la Peur. Quand je les ai vus entrer mon cœur s’est serré et j’ai eu peur. T’imagine les mêmes armés !... » Je lui rappelle que les clients du bistrot sont aussi une bande réacs « Non ! Eux c’est des braves gens râleurs, c’est pas la même chose, tu comprends ?» Tout ça pour 1700 malheureux signes dans une feuille de chou ! Moi aussi j’ai peur mais seulement du conservatisme d’une certaine gauche qui ne s’est pas rendue compte nous vivons au XXIème siècle et que si les rapports sociaux n’ont pas évolué le langage oui !

Lulu la nataise

18:43 | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook

Commentaires

Joli billet!... Et vous, vous êtes Lacan il faut!

Écrit par : Baptiste Kapp | 18/03/2012

Vous reconstituez bien la confrontation qui, trop souvent au cours de l'histoire, a opposé ceux qui pensent à ceux qui récitent. Heureusement chez nous, les seconds ne peuvent pas user de la force pour convertir les premiers. L'intelligence n'a pas de latéralité, elle va, imprévisible, là où sa flânerie la mène. Et elle arrive rarement là où on l'attend.

Écrit par : mauro poggia | 18/03/2012

je devrais relire mes textes avant de les envoyer... trop de fautes et d'oublis. Mes lecteurs sont très patients et je les en remercie.

Écrit par : lulu la nantaise | 18/03/2012

Les commentaires sont fermés.