07/08/2012

baby-boomers...

A Paris, lorsque j’avais 18 ans il n’y avait que trois cinémas fréquentables. Le Champo où pour 5 francs on pouvait rester toute la journée de 10 heures à minuit à s’enfiler les classiques : Eisenstein, Griffith, Murnau etc… à trois pas de la Sorbonne. Il était bondé du matin au soir. Le second cinéma en vogue était la Rotonde Boulevard Montparnasse, le dernier cinéma fumeur. Quel que soit le film qui passait, on faisait la queue, la clientèle plus âgée que nous était constituée de quidams ordinaires qui voulaient passer un moment tranquille en s’en grillant une. Le troisième, le Brady était le plus important, cinéma des nanars, sur les grands boulevards, planqué entre un salon de thé et un marchand chaussures bon marché, il était le point de ralliement de tous ceux que l’on appelait les « dix premiers rangs » en référence aux cinéphiles forcenés. Une de nos copines devenue depuis un psy renommé a d’ailleurs écrit sa thèse de doctorat sur cette population. A partir de quatorze heures on pouvait voir en boucle les navets, petits budget, séries B au mieux, Z au pire. Une modeste salle dont les sièges avaient connus des jours meilleurs mais qui était comme une ile dans la ville entre études, angoisses du futur, et Pop Art ravageur. Roger Corman et ses vampires kitch, Christopher Lee et Peter Cushing qui incarnaient à tour de rôle le vampire ou le chasseur de vampires étaient notre famille culturelle et nous adorions nous retrouver là pour rire, frissonner et flirter (et oui le mot existe !)

Comme tout le monde il m’arrive d’aller chercher sur nanar.com des films extravagants mais aujourd’hui j’ai pris un coup de vieux en apprenant que l’on venait d’éditer un coffret des films de Corman. Mettre en boite ce réalisateur c’est donner une sépulture sérieuse à ce qui n’était qu’un amusement, une parenthèse dans cet art extraordinaire qu’est le cinéma. Je sais que la nouvelle génération sera, comme nous lorsque nous regardions les comiques des années 40, en total décalage et ne verra que ce qu’il y a sur l’écran soit des scénarios simples, des dialogues convenus et des images saturées. C’est faire fi des rires, des craintes et des rêves de toute une génération. Celle que l’on allait appeler les Baby-boomers et qui aujourd’hui regarde avec nostalgie ses vieux vinyles poussiéreux sagement rangés dans un coin de la bibliothèque.

Lorsque je vais à Paris je rencontre encore ceux que j’aimais alors, certains le portable vissé sur l’oreille tentent de nous convaincre que tout va bien et que l’adaptation s’est faite sans dégât… Personne n’est dupe. Comme cette amie qui après un lifting impressionnant est arrivée en disant « J’ai l’air plus jeune, non ? » « T’as l’air d’une vieille liftée c’est tout ! Le regard ne se change pas et le tien a des heures de vols que personne ne pourra effacer. » Elle nous a regardé en souriant et a répondu « et en plus j’ai les mêmes rhumatismes qui me font hurler le matin au réveille ! ». Le plaisir toujours renouvelé de ces rencontres est l’occasion d’évoquer ce temps où chacun d'entre nous était tout puissant, exercice aussi dérisoire et nostalgique que celui de retrouver enfermés dans une boite les images ringardes des rires de nos vingt ans.

Lulu la nantaise

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