30/10/2012

Une course de trot

 

En entrant au « Sabre et à l’Amitiés réunis » je suis d’une humeur indescriptible, entre la haine et la douleur. Denise voit le sac d’un chausseur de la place et me regarde « C’est quoi cette fois ci ? » Elle fouille et siffle «  Mazette ! C’est une colère à combien ? » Comme je ne réponds pas elle continue « cent ? Deux cents ? Trois cents ? Tu dis rien donc ça t’as couté un œil ! » « Presque » D’office elle me sert un martini gin avec de la glace. Je mélange le tout depuis un bon moment quand Robert qui m’épie du coin de l’œil dit « tu crois que tu vas pouvoir le monter en mayonnaise ? » Je pouffe de rire,  il est trop fort. « Raconte… » « Rien de spécial je me suis engueulée avec ma bande. » «  À part ça t’as rien d’autre ? » Je fais non de la tête. Même Palu hausse les épaules « Rien de nouveau alors pourquoi t’énerves comme ça.  C’est quand même pas une première ? » Denise regarde Robert « Je t’ai dit qu’elle est fatiguée, elle supporte plus rien. Elle a l’estomac qui fait des nœuds et elle commence à faire des conneries. » « T’as raison, faut qu’elle se repose. » Il sort un petit calepin dans lequel il prend quelques notes.

« Tu me fais une ordonnance ? » Robert « Nan, j’écris que t’es pas en forme et ça va pas faire monter ta cote. » « MA QUOI ? » Robert légèrement gêné se tortille sur son siège il regarde Denise qui lui fait oui de la tête. « Bon, voilà on a ouvert des paris. » Moi, ahurie « Vous quoi ? » Silence, Palu regarde le bout de ses pompes, Momo apprend par cœur la première page du journal, Denise passe et repasse son chiffon sur le bar, bref ils sont tous très occupés. « Vous avez ouvert des paris sur les élections ? » « Ouai ! Et ta cote elle est pas terrible, voilà ! Ouf ! J’en avais marre de te le cacher. » Moi  « Que vous avez ouvert des paris ou que ma cote est mauvaise ? » Je ricane intérieurement car je me suis fait la même réflexion ce matin en lisant le journal. Ce n’est plus une élection c’est une récompense accordée au plus conseillo-compatible. Il y aura un gagnant et des perdants. Exit le programme, les partis, le peuple, la charge de travail, la politique, les enjeux sociétaux, tout le monde s’en fout. Pourra-t-il oui ou non respecter la sacro-sainte collégialité, jamais définie toujours exigée ? Lors des rencontres avec les journalistes c’est tout juste s’ils ne viennent pas regarder l’état de notre dentition et lorsqu’un partisan me tape sur l’épaule en me disant « courage »  j’ai l’impression d’être une vieille carne qu’on emmène à l’abattoir.

Ce n’est pas une élection c’est une course de trot*. Tout y est, le favori, le challenger, le tocard et l’out-sider. Je regarde ma bande et d’une petite voix je demande à Robert « Je peux miser aussi? » Robert consulte ses associés d’un regard circulaire. Pas de réaction donc c’est oui, en lui tendant un billet de vingt je lui dis « tiens, mets moi ça sur…»  rendez-vous dimanche !  

Lulu la nantaise

*On est à Genève alors le galop faut oublier.

09:55 | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook

28/10/2012

J'm'appelle Garance,

 

Silence complet au « Sabre et à l’Amitiés réunis ». La salle est comble, pas un bruit à part les reniflements de Denise. Ils sont là, une dizaine de pékins plus Palu, Robert, Momo, la vieille dame en Fauteuil roulant et Denise. Assis, le regard tourné vers l’écran télé, ils suivent le film comme si leur vie en dépendait. Je fais un peu de bruit en prenant une chaise ce qui courrouce Robert « Chut ! » Le mot fin apparait. Pas un bruit. Comme je commence à m’ennuyer ferme je toussote et demande à Palu de me servir un café. Silencieuse réprobation générale, on fronce les sourcils et me fait comprendre que je dérange. Momo attaque, « vas boire ailleurs ! » moi « si j’dérange faut le dire ! » Robert « oui tu déranges. » « C’est quand même pas un vieux film pourri des années 40 qui vous met dans cet état-là ? » La colère gronde « Comment t’as qualifié ce film ? » « Ben quoi, tout le monde sait que Carné était un collabo ! » Je joue ma vie maintenant, Robert est furieux, les clients spectateurs fulminent. Une fois n’est pas coutume, Momo intervient en ma faveur «Elle a raison, Carné a fui Paris parce qu’il était soupçonné d’avoir collaboré avec les nazis. » Robert rugit « mais c’est toi qui nous l’a amené ce film ! » Momo imperturbable lui répond « Et alors, t’as pas aimé peut-être ? Les enfants du Paradis c’est toi, c’est moi c’est nous les pauvres ! »

Chic ! Enfin je suis à nouveau mon bistrot favori, Robert et Momo sont assis côte à côte au bout du bar, le reste des clients les regardent comme au théâtre. On vient de finir l’intro on rentre dans le dur de la tragédie. J’observe de la cuisine en compagnie de Denise, la vieille dame au fauteuil roulant et une bonne bouteille de vin d’Alsace. « Tu l’as trouvé comment ce film ? » Robert « Super ! » « Alors où est le problème, c’est l’auteur qui te mets mal à l’aise ? «  « Ben, oui ! » « Y’a cinq minutes tu voulais ratatiner Lulu parce qu’elle faisait du bruit et maintenant c’est toi qui en fait pour rien ? » La vieille dame dans son fauteuil roulant regarde Momo par-dessus son verre et lui lance « T’as pas tout dis… » « Bon d’accord Arletty aussi elle baisait avec un allemand… » S’ensuit une discussion vigoureuse qui pourrait de conclure de la manière suivante : Arletty avait tous les droits un point c’est tout.

Une jolie petite jeune fille fraiche comme un brin de muguet prend tout à coup la parole. Discrètement elle dit « C’est peut-être la souffrance qui les a inspirés ? Et Prévert et Jean Louis Barrault  ils étaient pas collabos eux ! » Et toc ! Et re-toc ! Denise jalouse et suspicieuse de sa jeunesse lui demande sèchement « comment tu t’appelles ? » « J’m’appelle Garance. » Rideaux, tournée pour tout le monde, c’est Momo qui régale et pour quelques instants encore c’est le Paradis.

Lulu la nantaise      

09:09 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

25/10/2012

Milice et délation

 

Quand ils sont venus chercher les communistes,
Je n'ai rien dit,
Je n'étais pas communiste.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,

Je n'ai rien dit,
Je n'étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus chercher les juifs,
Je n'ai pas protesté,
Je n'étais pas juif.

Quand ils sont venus chercher les catholiques,
Je n'ai pas protesté,
Je n'étais pas catholique.

Puis ils sont venus me chercher,
Et il ne restait personne pour protester


Certains noms font rêver, Oulan Bator, Tanganika, Samarkande, Copacabana. D’autres sont notre fierté : liberté, résistance, victoire, horizon, demain. Enfin, il en est que l’on ne peut prononcer sans une vague nausée, un sentiment de répugnance qui transperce l’âme et nous vide de notre humanité, milices et délations sont de ceux-là. Ils incarnent ce qu’il y a de pire dans l’inéluctable volonté de survie. J’étais trop jeune lorsque je suis entrée en politique pour comprendre ce que motivations voulait dire, la lutte contre l’injustice me semblait suffisante. C’est encore le moteur de mon action politique, mais « à la loyale » arguments contre arguments, classe contre classe. Or ceux que je considérais bon an, mal an, comme mes compagnons de lutte se sont organisés en milice aux Pâquis pour traquer et dénoncer les abus dans la construction… Je ne doute pas que ceux dont je parle soient certains de leur bon droit. Cet argument a toujours justifié la pratique de la lâcheté.

Convaincue par l’importance du débat citoyen je ne suis prête à soutenir la délation qui, à mes yeux  incarne la vengeance partisane. Je porte à bout de bras et contre vents et marées des valeurs d’égalité, de juste redistribution des richesses, d’accès aux savoirs pour tous et de justice sociale mais en aucun cas je ne suis pourrai soutenir des pratiques que tout mon être réprouve comme les milices et la délation. Souriants sur la photo, inconscients de la boîte de pandore qu’ils ont ouverte, il me fallait leur rappeler le célèbre texte de Niemöller et leur dire que dans le monde meilleur qu’ils prétendent défendre il n’y aurait pas de place pour les milices et la délation… Enfin je l’espère et suis prête à tout pour faire de cette espérance une noble réalité.

Salika Wenger


 

 

 

11:55 | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Facebook

13/10/2012

La SECURITE y'a qu'ça !

 

Denise, sans doute pour me faire plaisir, a recouvert les murs du « Sabre et de l’amitié réunis » d’affiches pour ma campagne. C’est un véritable cauchemar mais elle est très fière et à tous les clients qui entrent elle précise que nous sommes amies de longue date et que moi au moins on sait ce que je défends. L’atmosphère du bistrot n’en est pas moins lugubre ce matin. Momo lit un journal économique et les autres les gratuits ou notre feuille choux locale, rien que de très normal pourtant je sens dans l’air que rien ne va plus. Palu est nerveux, Robert le regard dans le vague et Denise essuie les tables en parlant toute seule « Ils nous prennent pour des abrutis, on va voir ce qu’on va voir, ici c’est pas l’Espagne, les grecques ont raison, vive la grève » et j’en passe.

Je prends un journal et vais m’assoir près de la fenêtre quand Robert arrive et m’arrache le canard des mains « laisse tomber, ça va t’énerver ! » J’attends patiemment qu’il s’explique en le regardant par-dessus ma tasse de café. « Bon, voilà, c’est l’histoire du budget du Canton… ils veulent couper partout sauf chez les flics ! » « Et alors, tu devrais être content, toi le facho de service ?» J’ai allumé la mèche exprès afin que chacun puisse se défouler moi y compris d’ailleurs. « Tu croyais quoi ? Qu’ils allaient investir dans l’école ou la culture ? T’as perdu ta boussole politique, mon p’tit père. Les temps vont être durs et comme gouverner c’est prévoir. Voilà le résultat. » « Y’a de l’insécurité, quand même ? » Momo lève enfin la tête et dit « laquelle ? L’insécurité du travail, du logement, de l’emploi, des crèches, laquelle ? » Un client au bar lance « Non, de l’insécurité tout court ! » «Et tu crois que des flics vont régler tes fins de mois, ou donner du boulot à ton fils ? » Chacun ramène sa fraise et le ton monte. « Tu t’en fous toi t’es prof et fonctionnaire ! » Momo a horreur qu’on lui rappelle sa condition et son salaire de ministre, enfin pour les clients du « Sabre et de l’Amitiés réunis » Il y’en a un qui ose même un « T’es pas chez toi ici ! » Jamais il aurait dû… un silence pesant s’abat sur la salle et Robert en super rogne se précipite sur le mec et le jette dehors séance tenante.

« T’as pas pris tes gouttes ce matin ? » « J’aime pas les racistes, c’est tout. » Momo qui n’en loupe jamais une « En plus je suis le seul qui sait lire ici et les flics c’est aussi des fonctionnaires !» Je recommande un café car Momo a entrepris d'expliquer pourquoi avec ce nouveau budget à la retirette, les prestations sociales c’est pas gagné etc. Un matin de désespérance de plus dans un bistrot ordinaire du vrai monde.

Lulu la nantaise   

19:14 | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook

09/10/2012

"Pour faire un jardin il faut un bout de terre et l'éternité"

 

Genève est  reconnue et enviée pour ses parcs et jardins. Le Conseiller administratif PLR, impatient de nous montrer de quel bois il était fait, a très rapidement  pris le SEVE en mains. L’intention était louable le résultat laisse songeur. Consciente de la nécessité de traiter les arbres, d’entretenir les parcs et de les rendre plus sûrs, la population s’inquiète aujourd’hui de la nouvelle politique qui semble vouloir transformer tous les parcs en jardins à la française. Bosquets et parterres de fleurs paraissent être devenus  des obstacles à la sécurisation de ces zones arborées. Entre les dealers, les roms, les jeunes alcoolisés etc., les parcs et jardins seraient des cours des miracles dans lesquels les citoyens insultés, frappés, rackettés et j’en passe, n’oseraient plus s‘aventurer le soir. Ce n’est plus Genève c’est le Bronx des années 80 qu’on nous décrit. Mais alors qui donc se cache derrière les arbres centenaires de notre ville qui justifie un abattage systématique qui mutile nos avenues et nos places ? Pourquoi l’éclairage est-il délaissé au profit de zone d’ombres inquiétantes ? Est-ce  aussi pour la sécurité des promeneurs que l’on veut transformer les jardiniers en voireux ? A ces questions pas de réponses sauf le magnifique site développé par la Ville sur le SEVE qui nous explique que tout va bien. Ce n’est certainement pas en transformant les jardins de notre ville en pâturages que nous assurerons aux genevois une meilleures qualité de vie. 

Les tenants du tout sécuritaire oublient de rappeler que la croissance de la petite délinquance est proportionnelle à la disparition des droits sociaux et qu’un bon salaire est plus efficace qu’un flic armé. Je ne nie pas l’existence d’une petite délinquance ni qu’elle soit un élément perturbateur du bien-être public. Mais ceux  qui aujourd’hui crient au loup sont les mêmes  qui ont voté les baisses d’effectifs dans la police, la fermeture des commissariats  et les coupes budgétaires. Depuis trop longtemps au pouvoir  la droite, qui a oublié que la sécurité comme la justice est un droit régalien de l’Etat, parait découvrir enfin que ses décisions ont un impact sur la vie des citoyens.  Aussi, malgré les promesses des uns et des autres ce ne sont pas les 150 malheureux policiers municipaux qui feront régresser un phénomène qui n’est que le symptôme de l’incapacité de nos autorités à prévoir et organiser la sécurité des citoyens comme c’est leur devoir. Certaines économies coûtent cher, celles faites sur le social, la police ou sur l’entretien des espaces verts en sont la preuve.

Au nom de la sécurité ne transformons pas notre ville en un désert de béton et asphalte sillonné par des policiers en armes. Remercions plutôt tous ceux qui saisons après saisons entretiennent  parcs et jardins, rendant ainsi à notre espace de vie la poésie nécessaire à l’existence.

Salika Wenger

09:33 | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook