09/12/2013

Vous avez dit intégration ?

 

Vous avez dit Intégration ?

Cet hôtel de la 31ème rue était la propriété d’un juif polonais qui avait fait la résistance avec son copain de Gomulka, nous étions amis. J’ai habité cette chambre au 11éme étage pendant des années, tellement grande, tellement claire, tellement misérable qu’elle semblait avoir été créée pour un polar. Je vivais au cœur de Manhattan comme dans un village. La voisine du 8éme, une mexicaine paralytique coincée à jamais dans son lit, minuscule sous ses draps, était le boss de la dope dans le quartier. Sa fille « the elevator girl » dormait armée sur la descente de lit de sa mère. Bon petit soldat elle transmettait les ordres, recevait et passait les commandes. Un soir que j’allais acheter du poulet je suis passé par sa chambre «Mama, t’as faim, je vais au « déli » acheter de la bouffe ? » « Sympa ! Personne ne m’a posé cette question depuis longtemps. » Nous sommes devenues amies, comme avec la portoricaine du 12éme qui faisait de la magie noire et le couple d’homos suédois du 2éme qui étaient numérologues. De temps en temps je descendais à la réception entendre les milles et une histoires du Ghetto de Varsovie racontées en français par mon ami et en anglais par son fils obèse. L’un parlait de la souffrance et de l’humiliation, c’était le fils.  Le père expliquait avec moult détails la résistance et la lutte, la peur dans les froides nuits des forêts polonaises.  Les deux récits se croisaient parfois ce qui donnait lieu à une immanquable discussion qui se terminait par un éclat de rire et une bière chez le thaïlandais en face. J’aimais ces moments de lumière calme ou assis sur les marches de l’entrée on se laissait envahir par le chuchotement des  trottoirs.

Un soir en rentrant à pieds de la 52ème à la 34ème. Au coin de la 5éme avenue appuyé à la vitrine du bistrot, au pied de l’Empire State Building, un sax, black, joue juste pour le plaisir. Il fait nuit. Les rues sont désertes, c’est la fin du printemps, la circulation s’est calmée et de son instrument il déchire cette nuit d’une lamentation millénaire. Il dit la tristesse, l’humanité, le plaisir, la solitude, la grandeur et la joie. Un instant, je m’arrête pour respirer un grand coup ces notes miraculeuses. Les dealers du coin qui assurent ma protection attendent sans impatience….Comme tous les soirs j’ai laissé les fenêtres ouvertes sur la chaleur moite, allongée dans la lumière clignotante des enseignes voisines. J’écoute la ville. Cette ville qui pulse comme un cœur, être vivant géant, monstrueux et magique qui se nourrit de la vie et des rêves de chacun d’entre nous. Au loin les sirènes hurlent le désespoir et déchirent la rumeur. Totalement et parfaitement satisfaite, détendue et confiante je m’endors dans les bras d’une ville qui chante. Home ! Je suis à New York, je suis chez moi !

Lulu la nantaise

     

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